DISCOURS DU DOCTEUR DENIS MUKWEGE A L’OCCASION DE LA CONFERENCE SUR LA GOUVERNANCE DES RESSOURCES NATURELLES EN AFRIQUE A DAKAR - 16 OCTOBRE 2015

S.E. Monsieur le Président de la République du Sénégal,
Honorable Monsieur le Président de l’Assemblée Nationale du Sénégal,
Honorable Monsieur le Président de l’ALDEPAC,
Honorable Monsieur le Co-Président de l’Assemblée parlementaire Paritaire UE-ACP, Co-Président de l’ALDEPAC, 
Honorable Monsieur le Président de l’Alliance pour les Démocrates et les Libéraux pour l’Europe,
Monsieur le Secrétaire Général de l’Internationale libérale,
Distingués invités, en vos titres et qualités respectifs,
Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie de m’accorder un espace de parole à l’occasion de l’ouverture solennelle de la 10e Conférence de l’Alliance des Libéraux et Démocrates pour l’Europe, l’Afrique, le Pacifique et les Caraïbes (ALDEPAC), qui a vocation à réfléchir sur les réformes nécessaires pour améliorer la gouvernance des ressources naturelles dont regorge notre continent.

Les enjeux de cette Conférence sont multiples et fondamentaux. Au moment où nous nous réunissons dans ce magnifique hôtel à Dakar pour traiter des questions relatives à la gouvernance des ressources de l’Afrique, nous savons que cette thématique est intimement liée aux grands défis que le monde moderne est appelé à relever: la redéfinition des objectifs de développement et du partenariat mondial pour lutter contre la pauvreté, le changement climatique et la protection de l’environnement, le terrorisme et les nouvelles formes de conflits, les migrations.

Monsieur le Président,
Honorables députés,

Ces grands problèmes contemporains nous invitent à trouver des solutions, ensemble, pour notre survie. Jamais l’interdépendance entre les peuples n’a été aussi grande. Et chacun de ces enjeux est intrinsèquement lié à la gestion durable, transparente et responsable de ce capital naturel qui n’a, à l’heure actuelle, pas encore bénéficié aux populations locales.

Bien au contraire, au lieu d’offrir aux peuples le progrès, la prospérité et la paix, les minerais africains sont l’une des sources des conflits engendrant toutes sortes de fléaux : guerres, massacres, viols, déplacements massifs des populations, esclavage, insécurité alimentaire…

Monsieur le Président,
Honorables députés,

A l’Est de la République Démocratique du Congo, à l’Hôpital de Panzi, nous accueillons et nous prenons en charge depuis 1999 les survivantes des violences sexuelles : des femmes, des jeunes filles, même des bébés, avec des blessures atroces, parfois irréparables. 

Le viol comme stratégie de terreur est une arme extrêmement efficace : la destruction de l’appareil génital des femmes, le traumatisme psychologique individuel et collectif et les enfants nés du viol sans filiation entraînent une désintégration du tissu social des communautés affectées, qui sont ensuite acculées à l’exode ou soumises à l’esclavage par les seigneurs de guerre, qui ont donc le champ libre pour exploiter les mines avec une main d’œuvre traumatisée et soumise !

Nous sommes tristement bien placés pour parler des conséquences des violations massives des droits de l’homme liées à l’exploitation et au commerce illégal des minerais, appelés parfois « minerais des conflits » ou « minerais de sang ». 

Nous avons mené des études qui établissent clairement une corrélation entre le nombre de cas de viols et les zones où se concentrent les mines. Nous sommes les témoins d’une nouvelle forme d’esclavagisme des femmes, mais aussi des enfants qui travaillent dans des conditions inhumaines, et qui sont victimes de toutes sortes d’abus.

Nous observons également avec désolation la dégradation de notre environnement : certaines sociétés sans éthique n’hésitent pas à déverser des produits chimiques dans nos fleuves et nos rivières, menaçant l’un des plus riches écosystème de notre planète.

Monsieur le Président,
Honorables députés,

Alors que la guerre est officiellement terminée en RDC depuis 2002, nous vivons en ces temps modernes une autre forme de conflit mené par une pléthore de groupes armés, qui s’apparentent à des entreprises criminelles, et qui opèrent en complicité avec des leaders corrompus et des hommes d’affaires cupides qui sacrifient nos terres et nos peuples pour des intérêts personnels, dans une économie qui reste largement militarisée.

La violence et la corruption ont frappé une nouvelle génération de victimes : après 16 ans d’activités, nous soignons la deuxième génération de survivantes de violences sexuelles. L’horreur est telle que les enfants nés du viol sont à leur tour victimes des bourreaux de leur mère.

Telle est la raison pour laquelle nous sommes engagés pour la promotion et la protection des droits humains, nous dénonçons l’impunité, et nous aspirons à l’avènement de la démocratie et au retour de la paix au cœur du grand continent africain. Nous ne pouvons continuer à réparer les conséquences de la violence et de la corruption sans parler de ses causes. 

Monsieur le Président,
Honorables députés,

Malgré notre souffrance, nous ne cédons pas au fatalisme ou à l’ « afropessimisme », car nous pouvons inverser la tendance, les solutions existent : si la mauvaise gestion des ressources naturelles est un frein pour le développement en Afrique, voire une malédiction pour les communautés locales concernées, il y a toutes les raisons de croire qu’une gestion transparente et responsable constituera un formidable levier pour un développement endogène et une clé pour la transformation de nos sociétés.

Mais le chemin reste long : nous partageons les inquiétudes de l’ONG Global Witness qui dans un communiqué récent au sujet de la révision du Code Minier rapporte que : « des accords miniers secrets auraient ces dernières années coûté au Congo au moins 1,36 milliards de dollars – soit le double des dépenses annuelles de santé et d’éducation du pays ». 

Face à ce constat, nous invitons les parlementaires libéraux et démocrates à instaurer une politique de tolérance zéro vis-à-vis de la corruption par des mesures volontaristes et effectives.

Monsieur le Président,
Honorables députés,

Le développement et la prospérité ne seront pas possibles en l’absence de l’instauration de véritables Etats de droit garantissant la protection des personnes et des biens et la sécurité juridique. 

A l’heure de la mondialisation, les lois et les codes nationaux sont toujours nécessaires mais plus suffisants. La globalisation économique doit aller de pair avec le principe d’universalisme des droits humains. L’enjeu est de créer un cadre propice à la mise en place d’un système où les Africains gagnent et les acteurs économiques gagnent, mais de manière propre, sans avoir recours à des violations massives des droits humains des populations locales.

Dans cette optique à la fois humaniste et réaliste, des normes contraignantes régissant la traçabilité et le commerce des matières premières provenant de pays où l’exploitation des minerais constitue une source de financement des groupes armés doivent impérativement être adoptées et respectées, tant au niveau national que régional et global. 

Monsieur le Président,
Honorables députés,

Nous avons soutenu le vote du Parlement européen le 20 mai dernier en faveur d’une régulation contraignante visant à garantir un approvisionnement transparent et responsable des minerais des conflits, et nous saluons la détermination politique de l’ADLE pour son leadership sur cette question qui nous rassemble aujourd’hui. 

Vu la nature des enjeux, les liens et les valeurs fondamentales qui unissent l’Afrique et l’Europe, nous aspirons à ce que le Trilogue en cours entre le Conseil, la Commission et le Parlement préserve et soutienne les acquis débattus par les représentants des peuples de l’Union Européenne.

Monsieur le Président,
Honorables députés,

Une bonne gouvernance du secteur minier et une gestion efficace des ressources naturelles a vocation non seulement à contribuer à la croissance économique mais aussi au développement humain, à l’amélioration du niveau de vie des populations locales et à la préservation de l’environnement.

Le temps est venu pour l’Afrique de sortir de la pauvreté et de la violence.

Le temps est venu pour l’Afrique de dire non à la corruption et à l’impunité.

Le temps est venu pour l’Afrique de faire primer l’intérêt général sur les intérêts personnels.

Le temps est venu pour l’Afrique de forger une culture de démocratie et de redevabilité.

Le temps est venu pour l’Afrique de devenir un acteur responsable et respecté de la mondialisation.

Le temps est venu pour transformer les minéraux des conflits en minéraux pour le développement et la paix.

Je vous remercie pour votre attention.

Dr. Denis Mukwege
Dakar, le 16 octobre